5

 

Les guerriers trépignèrent et acclamèrent Joden, lui réclamant d’autres chants. Deux autres suivirent donc, coup sur coup. Le premier consistait en un récit épique et entraînant relatant les aventures tumultueuses d’un certain Uppor, entré dans la légende pour avoir dérobé à chacun des Éléments de quoi créer des chevaux pour les Tribus de la Grande Prairie. Il rencontra un franc succès, surtout quand il s’agit pour les spectateurs de se joindre au refrain.

Le dernier des chants évoquait un voyage nocturne sous un ciel constellé d’étoiles et éclairé par la pleine lune. La magnifique voix de Joden planait au-dessus de nous, émue et nostalgique. Elle me poussa à lever les yeux au ciel pour admirer ces astres si familiers qu’il nous faisait redécouvrir par la profondeur de son chant. L’assemblée recueillie et sous le charme retenait son souffle, dans un silence religieux.

La dernière note du chant demeura suspendue un instant dans les airs, avant de s’éteindre tout à fait. Un long silence se fit, suivi d’un tonnerre de trépignements et de cris enthousiastes. Joden s’inclina au bord de l’estrade tandis que Keekaï le remerciait chaleureusement, puis il regagna sa place dans l’assemblée.

Aucun des chants de Joden n’avait raillé Keir et son action. J’en étais reconnaissante à celui que je considérais toujours comme mon ami. Même s’il se déclarait hostile aux plans du Seigneur de Guerre pour unir les peuples xyian et firelandais, je le jugeais incapable de mesquinerie ou de méchanceté.

— Ah ! s’exclama Keekaï. La danse de guerre !

Je suivis son regard, posé sur la piste de danse sur laquelle avaient évolué mes gardes du corps. Un groupe de guerriers armés d’épées et de boucliers de bois était en train d’y prendre place.

Keekaï se tourna vers Marcus et lui demanda :

— Est-ce ton pas que l’on danse ?

Il ne lui répondit pas et vint se placer derrière moi, les bras croisés sous sa cape qui, comme toujours, le dissimulait entièrement. Je tournai la tête et captai son regard dans les profondeurs de sa capuche. Il me sourit et, d’un coup de menton, ramena mon attention sur les préparatifs de la danse, sur la piste.

Deux groupes de guerriers se faisaient face. Keir se tenait devant le premier, habillé de cuir noir mais sans son manteau. Yers se trouvait face à lui, devant l’autre groupe. Tous deux brandissaient une épée et un bouclier de bois, de même que les guerriers debout derrière eux.

Keir leva les bras en l’air, aussitôt imité par Yers. Un grand silence se fit dans l’assemblée. Puis ils se jetèrent l’un sur l’autre, donnant le signal d’une mêlée générale. Alarmée par le fracas des armes de bois et le concert de cris de guerre, je me serais immédiatement dressée sur mes pieds si Marcus ne m’avait retenue en posant une main sur mon épaule.

— Regardez bien, me conseilla-t-il à l’oreille.

Des tambours commencèrent à battre frénétiquement, en rythme avec les évolutions des combattants. Alors seulement, je vis que celles-ci n’obéissaient pas au hasard. Un motif se dessinait dans la mêlée, un ordre émergeait du chaos. Les guerriers se firent danseurs, et leur affrontement devint une chorégraphie minutieusement réglée.

Soulagée, je commençai à me détendre, mais je ne pus arracher mon regard de Keir et de Yers, qui combattaient comme si leur vie en dépendait. Car même s’il s’agissait d’une danse, chacun des participants se donnait tout entier, ainsi qu’il aurait pu le faire sur le champ de bataille. Les cris, les grognements et la force des coups échangés n’étaient pas feints. Heureusement que les armes étaient en bois ! Il émanait de ce spectacle une énergie farouche comparable à celle qui devait être déployée à la guerre.

Les guerriers se battaient deux à deux, tout en dessinant sur le sol les motifs complexes du pas de danse. Tous les coups semblaient permis, et le martèlement du bois sur le bois rythmait les phases de la pantomime. Keir, concentré et efficace, utilisait toutes les ressources de son corps pour se mouvoir avec puissance et grâce. Rien qu’à le regarder, ma gorge devenait sèche.

Une arme, en frappant un bouclier, vola en éclats. La guerrière qui la maniait se laissa aussitôt glisser sur le sol. Je craignis un instant qu’elle n’ait été blessée, avant de comprendre que la perte de son épée représentait sa mort symbolique. Son adversaire continua le combat contre un autre guerrier, dont le partenaire venait de connaître la même mésaventure.

Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort, au rythme des tambours, à mesure que les « morts » se multipliaient sur la piste de danse. Keir vint à bout de Yers et passa à un autre adversaire sans même marquer de pause.

En le regardant évoluer, je compris avec étonnement qu’il devait se contenir pendant nos ébats, probablement pour me protéger. Une vague de désir physique intense me submergea. Cette puissance sauvage en lui, je voulais la provoquer et l’affronter, la sentir vibrer entre nous.

Enfin, après un ultime échange, Keir resta seul sur la piste de danse au milieu des « morts ». Brusquement, les tambours se turent et des vivats s’élevèrent. Tous les danseurs se relevèrent et se congratulèrent avec effusion en s’embrassant. En voyant une accorte guerrière enlacer Keir, un soudain accès de jalousie me pinça le cœur. Dans les Tribus de la Grande Prairie, la fidélité devait être une notion étrangère, puisque le mariage était inconnu. Et même si Keir et moi nous étions donnés l’un à l’autre, cette femme était sensuelle et séduisante. En outre, contrairement à moi, ses seins avaient la taille de…

Keir, après s’être prêté aussi brièvement que possible à son étreinte, se tourna vers l’estrade et me chercha des yeux. Quand son regard rencontra le mien, son sourire radieux fit éclater dans la pénombre la blancheur de ses dents. Je ne voyais plus que lui. Il paraissait rayonner d’un éclat nouveau, le noir de ses vêtements de cuir contrastant avec sa peau. Mais ce qui brillait le plus en lui, c’étaient ses yeux. Dans le noir, ils semblaient deux astres scintillant de joie et d’amour.

Je ne pus me contenir plus longtemps. Bondissant sur mes pieds, je me précipitai au bas de l’estrade et courus vers lui. Quand nous nous rejoignîmes, il se mit à rire et me prit par les hanches pour me faire tournoyer autour de lui. De bon cœur, je ris avec lui, toutes mes craintes effacées par l’éclat que je découvrais au fond de ses yeux.

Après m’avoir reposée à terre, il m’embrassa avec passion, glissant les mains au bas de mon dos pour presser mon bassin contre le sien. Les mains nouées autour de sa nuque, je lui rendis son baiser sans retenue, affamée de sa bouche et indifférente aux regards posés sur nous.

Keekaï, en interpellant Keir, mit fin à nos effusions.

— Seigneur de Guerre, n’oublie pas : tu as promis de m’apprendre à jouer aux échecs.

— L’Ancienne, répondit-il sans me quitter des yeux, avec tout le respect que je te dois, il va falloir que tu demandes à Marcus de t’initier.

Souplement, il me souleva dans ses bras et se mit en marche vers notre tente en lançant par-dessus son épaule :

— Cette nuit, c’est à ma Captive que je l’ai promise.

Des rires saluèrent cette repartie. J’y ajoutai le mien, même si je me sentais rougir. Derrière nous, Keekaï cria quelque chose, mais Keir n’en tint pas compte, soucieux uniquement de rejoindre notre tente le plus vite possible. Une fois que nous fûmes à l’intérieur, il me reposa sur mes jambes avec délicatesse, mais ce n’était pas de ses égards que j’avais besoin.

Me précipitant sur lui, je tentai de lui ôter ses vêtements sans ménagement. Le cuir moulant collait à son corps brûlant rendu moite par l’exercice, et je dus lutter pour y parvenir. Keir riait de mes efforts et me laissait faire sans m’apporter aucune aide, si bien qu’au bout d’un instant, en soupirant de frustration, je m’écartai et me campai devant lui, les mains sur les hanches et le regard courroucé.

Les sourcils haussés, Keir me fixa sans broncher. Il ne riait plus, mais une lueur malicieuse faisait pétiller ses yeux bleus. Il ne paraissait aucunement décidé à se déshabiller.

Puisqu’il voulait jouer à ce petit jeu, décidai-je, je pouvais y jouer aussi. Renonçant à mes tentatives de déshabillage, j’allai me plaquer contre lui, suffisamment près pour que mon souffle le chatouille. Je sentais battre son pouls à son cou, et même s’il demeurait immobile, j’eus la satisfaction de voir la pulsation s’accélérer à mesure que mes caresses sur son corps se faisaient plus précises. Et quand, du bout de la langue, je titillai ce pouls qui, à présent, battait follement, il renonça à toute prétention à l’indifférence avec un grognement de dépit.

Ce fut le point de départ d’une course désordonnée au plaisir. Ses vêtements volèrent à travers la tente. Les miens ne tardèrent pas à les suivre. Keir me prit dans ses bras et se mit à m’embrasser doucement dans le cou, mais je ne l’entendais pas de cette oreille. Posant mes deux mains sur sa poitrine, je le renversai sans ménagement sur le lit. J’étais bouillante de désir et prête à l’accueillir. Sans lui laisser le temps de comprendre ce qui lui arrivait, je m’installai à califourchon sur lui et m’empalai d’un coup sur son sexe dressé.

La tête rejetée en arrière, je poussai un long cri rauque. Sous moi, je le sentis se figer.

— Lara ! s’inquiéta-t-il. Je t’ai fait mal ?

Je me penchai pour lui agripper la tête à deux mains et laissai mes cheveux retomber autour de nous comme un rideau. Du bout des dents, je lui mordillai les lèvres avant de lui répondre, pantelante :

— Tu ne m’as pas fait mal, Seigneur de Guerre. Mais si tu ne te décides pas à bouger tout de suite, je te jure qu’on retrouvera demain ton corps sans vie devant cette tente !

Keir s’empressa de me donner satisfaction, et je lâchai un nouveau cri d’extase lorsque je le sentis pénétrer en moi de toute sa longueur. Nos corps commencèrent à tanguer à l’unisson. J’avais à présent suffisamment d’expérience pour ne pas ignorer mes propres désirs. Keir m’agrippa les hanches et tenta de guider mes mouvements, mais je ne me laissai pas faire, refusant de sacrifier mes besoins aux siens.

Mon Seigneur de Guerre dut satisfaire à toutes mes exigences et me présenta quelques-unes des siennes. Et quand vint le moment ultime, cet instant suspendu de pur plaisir dans un océan de lumière blanche, je criai son nom en même temps qu’il cria le mien.

La fraîcheur nocturne caressait nos épidermes en sueur tandis que nous luttions pour reprendre notre souffle.

— Nous devons parler, parvins-je à murmurer, alors que mon corps épuisé ne demandait qu’à glisser dans le sommeil.

Keir poussa un profond soupir et m’attira contre lui.

— Parler ? grogna-t-il. Mon esprit vient de s’éparpiller aux quatre vents. Jamais je n’en récupérerai assez pour pouvoir aligner deux phrases !

En riant, je déposai un baiser sur ses lèvres et me levai. Connaissant Marcus, il devait avoir préparé un plateau à notre intention. Je trouvai effectivement près du lit un pichet d’eau fraîche et deux timbales ainsi qu’une coupelle de gurt.

Dédaignant le gurt, je pris l’eau et les timbales et regagnai le lit.

Après nous être rafraîchis, nous nous blottîmes l’un contre l’autre dans la chaleur de notre couche. J’avais relevé mes cheveux pour laisser sécher ma nuque encore humide de transpiration. Voyant le regard de Keir se troubler, j’agitai mon index devant son nez.

— Non, non, non, protestai-je. Pas de ça maintenant ! Nous devons parler.

Soupirant de plus belle, il se redressa sur un coude pour achever sa timbale d’eau.

— Pourquoi dois-tu démobiliser ton armée ? demandai-je à brûle-pourpoint. Ne seras-tu pas plus vulnérable, sans elle ?

Ma question le fit sourire.

— Dès qu’un Seigneur de Guerre regagne la Grande Prairie après une saison de batailles, m’expliqua-t-il, il rend leur liberté à ses guerriers pour qu’ils regagnent leurs groupes tribaux respectifs. Le butin est alors partagé et les plus valeureux sont récompensés. Ce n’est qu’ensuite que le Seigneur de Guerre peut retourner au Cœur des Plaines, accompagné de quelques guerriers seulement, pour rendre compte de sa campagne au Conseil des Anciens.

— Mais…

Keir me fit taire d’un baiser.

— Tu raisonnes comme une citadine, reprit-il. La vie dans la Grande Prairie est difficile. Si l’armée n’était pas démobilisée, elle priverait le pays d’une bonne partie de ses moyens de survie. Éparpillés dans l’immensité, sans cesse en mouvement, c’est ainsi que nous survivons à la mauvaise saison. Puis, au printemps, nous nous retrouvons pour une nouvelle campagne.

— Il y a plusieurs Seigneurs de Guerre ?

Keir acquiesça d’un simple hochement de tête et reposa sa timbale avant de se rallonger sur le dos.

— Il va me falloir libérer mes guerriers bientôt, reprit-il. Ils emporteront avec eux de la viande d’ehat, mais pas grand-chose d’autre. Il est donc important que je reste avec eux, pour leur rappeler mes plans d’avenir et leur répéter que leurs efforts seront récompensés plus tard, au centuple.

— Même si Iften leur serine le contraire.

Keir eut un sourire caustique.

— Cela ne va pas l’aider à faire triompher sa cause d’avoir si lamentablement lâché sa lance au moment critique de la chasse.

Son sourire se fana et il ajouta, l’air morose :

— Mais cela n’empêchera pas les guerriers de l’écouter… Je ne peux pas partir, et tu es obligée de suivre Keekaï.

Après avoir reposé ma timbale sur le sol, je m’allongeai contre lui, appuyée sur un coude pour voir son visage.

— Keekaï a parlé de « rite de séparation », dis-je. Qu’entendait-elle par là ?

— Normalement, un Seigneur de Guerre doit ramener sa Captive aussi vite que possible au Cœur des Plaines. Là, on les sépare, parce que la Captive doit aller librement à lui, sans subir de pressions ni de menaces. On te protégera de moi en m’empêchant de te voir, afin que tu puisses dire tes vérités en toute liberté.

Ma question suivante le fit sourire.

— Et qu’en est-il de cette cour que sont censés me faire les autres Seigneurs de Guerre ?

— La tradition veut qu’ils aient tous une chance de conquérir la Captive, de lui démontrer qu’ils sont plus vaillants, plus habiles au combat et plus aptes à commander que son Seigneur de Guerre.

Keir tendit la main et enroula autour de son index une mèche de mes cheveux.

— Ils te feront donc la cour à tour de rôle, dans l’espoir d’obtenir tes faveurs et de t’amener à les choisir plutôt que moi.

Cette perspective improbable amena un ricanement sur mes lèvres, ce qui le fit sourire.

— Ainsi, conclus-je, demain matin…

— Keekaï viendra te chercher pour te placer sous sa protection. Elle te demandera si j’ai pourvu à tes besoins, et si je t’ai correctement protégée jusqu’ici. Elle te demandera aussi si tu veux retourner au royaume de Xy ou aller jusqu’au Cœur des Plaines pour comparaître devant le Conseil des Anciens. Elle te proposera de désigner un Champion chargé d’assurer ta protection jusque-là, au péril de sa vie s’il le faut. Naturellement, ce ne peut être moi. Rafe et Prest sont en position d’être choisis. Sache que devenir le Champion de la Captive est un grand honneur. Celui qui le reçoit s’en enorgueillit toute sa vie.

— Tu fais confiance à Keekaï.

Dans ma bouche, c’était à la fois un rappel et une interrogation.

— C’est vrai, reconnut-il en hochant la tête. Keekaï a un statut à part parmi les nôtres et une grande autorité. Elle veillera sur toi comme une tigresse sur son petit.

Keir poussa un nouveau soupir et ajouta :

— N’empêche que je n’aime pas cela du tout. J’essaie d’améliorer le sort de mon peuple en amenant dans notre société les changements qui s’imposent. Hélas ! chez nous, ce genre de chose se passe rarement sans effusion de sang.

Ses paroles me firent frissonner. D’instinct, je me réfugiai contre lui et posai ma tête sur sa poitrine.

— Keir, dis-je d’une voix tremblante, je dois t’avouer la vérité. J’ai peur…

Il me serra contre lui, et je réprimai un nouveau frisson en poursuivant :

— Marcus dit qu’il faut…

— Affronter sa peur, acheva-t-il dans un murmure, tout contre mon oreille. Facile à dire, hein ?

Je hochai la tête et m’accrochai à lui plus fort encore. Je sentis son souffle marquer une pause et m’inquiétai :

— Keir ? Je suis trop lourde ?

— Pas du tout, répondit-il en passant ses doigts dans mes cheveux. C’est un réconfort de te sentir près de moi, peau contre peau.

Rassurée, je me laissai aller contre lui et fermai les yeux. J’inspirai longuement, m’imprégnant de l’odeur de notre tente mêlée à celle, épicée, de sa peau. La chaleur que nous partagions dans ce lit faisait partie des petits plaisirs dont je n’avais pas mesuré l’importance jusqu’à ce que je sois sur le point d’en être privée.

— Moi aussi, je dois te dire la vérité, Lara.

La voix de Keir était douce, mais j’y perçus une certaine tension.

— J’ai eu vraiment peur, pour la deuxième fois de ma vie, lorsque je suis tombé malade. Ce fut un véritable calvaire pour moi de voir mon corps s’affaiblir ainsi.

Il frissonna contre moi et ajouta :

— J’espère ne plus jamais avoir à connaître cela. Je sais à présent quel sacrifice j’ai imposé à Marcus, lorsqu’il a été blessé et que je lui ai ordonné de rester en vie. Je m’étonne qu’il n’ait jamais bondi sur une lame pour me le faire payer en nous supprimant tous deux !

— C’était la deuxième fois ? m’étonnai-je en scrutant son visage. Alors, quelle était l’autre ? Ta première bataille ?

— Oh, non ! protesta-t-il, d’une voix qui était le plus doux des murmures. Je suis parfaitement entraîné au combat, flamme de mon cœur. Et j’étais prêt dès la première bataille.

Il remonta les fourrures sur nous et me fixa intensément avant de poursuivre :

— Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, je le jure, que lorsque j’ai dû rester auprès de toi, sans savoir si tu allais vivre ou mourir, terrifié à l’idée de t’entendre pousser ton dernier souffle et incapable de t’aider à…

Sa voix se brisa sur une note de tristesse. La souffrance se lisait au fond de ses yeux. Mue par un élan de tendresse, je déposai de doux baisers sur son front, ses yeux, sa bouche.

— Je suis là, Keir, lui assurai-je dans un murmure. En vie et bien portante.

Il hocha brièvement la tête et chercha mon regard avant de conclure :

— Jamais les Cieux n’ont été aussi noirs pour moi que le jour où j’ai failli te perdre. Et à présent, je dois te laisser partir avec Keekaï pour aller affronter seule le Conseil.

J’écartai la tête pour le dévisager et dis d’une voix songeuse, en lui caressant la joue :

— Le fait qu’elle te ressemble tant sera un réconfort pour moi. Se pourrait-il qu’elle soit ta mère ?

— Celle qui m’a porté dans son ventre ?

Keir haussa les épaules, et je compris qu’il ne voyait pas quelle importance cela pouvait avoir. À Fort-Cascade, Atira m’avait appris que les femmes, dans la Grande Prairie, n’élevaient pas elles-mêmes les enfants qu’elles mettaient au monde.

— Je n’en sais rien, me répondit Keir. Mais elle est de ma Tribu, et elle a toujours été pour moi un mentor efficace et un indéfectible soutien, en tant que thea, puis comme Ancienne, et enfin au Conseil. Tu peux lui faire confiance autant qu’à moi.

Moi seule pouvais percevoir l’amertume cachée sous ses mots. Entre autres épreuves, l’épidémie de peste avait ébranlé notre relation et la confiance que Keir me témoignait. Nous étions parvenus à surmonter cet obstacle en comprenant que la confiance ne se décrète pas mais qu’elle se construit chaque jour.

— Keekaï a dit que nous ne voyagerions pas vite, repris-je en posant mes mains sur ses joues. Et toi, tu feras ce qu’il faut pour arriver le plus rapidement possible. Nous ne serons pas séparés longtemps, Keir. Quelques jours, tout au plus.

À travers les larmes qui embuaient mes yeux, je lui souris et ajoutai :

— Je leur ferai part de mes vérités, et ils sauront alors que je ne veux pas d’autre Seigneur de Guerre que toi.

— Lara…

Keir n’en dit pas davantage et m’embrassa avec une passion que je sentis se répercuter dans tout mon corps. Je me livrai à lui avec enthousiasme, et le désir ne tarda pas à renaître entre nous, plus fort que jamais.

Quand il mit fin au baiser, Keir se dressa au-dessus de moi, les yeux brillants et le souffle court. Doucement, je laissai mes mains courir sur sa poitrine et titillai du bout des doigts les pointes brunes et durcies de ses mamelons.

— Enchante-moi, Seigneur de Guerre… dis-je tout bas. Fais-moi croire que le soleil ne se lèvera pas.

Il passa la nuit à essayer de m’en convaincre. Mais il eut beau faire, une aube claire et glaciale finit par se lever.

La nouvelle de mon départ imminent s’était répandue au cours de la nuit, et nous trouvâmes une petite foule devant notre tente quand nous en sortîmes. Je m’avançai au milieu de l’espace laissé libre. Mes gardes du corps vinrent se poster immédiatement autour de moi. Keir alla rejoindre sur le côté Yers et d’autres chefs de guerre.

Iften était là lui aussi, un rictus sur le visage, les bras croisés en une attitude de défi. Deux prêtres guerriers l’encadraient. Je n’arrivais toujours pas à les reconnaître et à les distinguer les uns des autres, mais j’étais sûre au moins que ces deux-là étaient des hommes.

Keekaï fit son entrée dans le cercle, armée et vêtue de sa cuirasse. Dans cette tenue, elle ressemblait tellement à Keir que j’en eus le souffle coupé.

D’un ton solennel, elle prit la parole.

— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, reine de Xy, Keir du Tigre, Seigneur de Guerre de la Grande Prairie, vous a revendiquée comme sa Captive.

C’était à moi qu’elle s’adressait, mais ses paroles, proférées d’une voix forte, étaient tout autant destinées à l’assemblée attentive qui nous entourait. Keekaï faisait un effort manifeste pour se concentrer. Sans doute accomplissait-elle une sorte de rituel, qui faisait peser sur ses épaules une lourde responsabilité.

— Il vous a amenée dans la Grande Prairie, reprit-elle, afin que vous soyez conduite au Cœur des Plaines pour y faire reconnaître votre statut de Captive. Xylara, avez-vous accepté quoi que ce soit des mains de quelqu’un d’autre que Keir du Tigre au cours de ce voyage ?

— Non.

J’étais si tendue qu’il m’avait fallu déglutir longuement avant de pouvoir articuler cette réponse.

— Keir du Tigre a-t-il toujours pourvu à vos besoins ?

— Oui.

Cette fois, ma voix m’avait semblé plus assurée, mais les papillons qui voletaient dans mon estomac n’avaient pas disparu pour autant.

— Je suis Keekaï du Tigre, poursuivit-elle. En tant qu’Ancienne des Tribus de la Grande Prairie, j’ai été chargée par le Conseil des Anciens de vous escorter jusqu’au Cœur des Plaines.

Keekaï tendit la main vers moi et ajouta :

— Je vous demande de quitter la protection du Seigneur de Guerre, Xylara.

Passant entre Rafe et Prest, je m’avançai d’un pas et me retrouvai seule devant Keekaï. Je m’étais si bien habituée à avoir mes gardes du corps autour de moi que je me sentis tout de suite vulnérable.

Keekaï posa la main sur la poignée de son épée.

— Vous êtes à présent sous ma protection, récita-t-elle. Keir du Tigre ne peut diriger ni vos actes ni vos pensées. Comprenez-vous ce que je vous dis ?

— Je vous comprends.

— Une véritable Captive est un don précieux pour les Tribus. Une Captive amène chaos et renouvellement. Une Captive apporte aux Tribus de nouvelles façons d’être et de penser. C’est le Changement qui danse sur les pas d’une Captive. Si le Conseil des Anciens vous confirme en tant que Captive de Keir du Tigre, vous obtiendrez un rang égal à celui des Seigneurs de Guerre, et une place de droit au Conseil des Anciens.

Keekaï marqua une pause et laissa son regard courir sur ceux qui nous entouraient. Puis elle reporta son attention sur moi et pencha la tête sur le côté avant de reprendre :

— Mais vous devez comprendre qu’être l’instrument du changement n’est pas chose aisée. Ce n’est pas sans danger. La Grande Prairie elle-même peut être dangereuse.

J’avalai douloureusement ma salive mais parvins à soutenir son regard sans ciller.

— Comprenez-vous, Xylara, ce que je vous explique ?

Elle ne m’avait rien appris que je ne susse déjà. Il me fut pourtant impossible de lui répondre immédiatement.

— Je comprends, dis-je enfin. Je vous comprends parfaitement, Keekaï du Tigre.

Keekaï hocha la tête. Sans cesser de me dévisager, elle marqua une nouvelle pause.

— Puisqu’il en est ainsi, dit-elle enfin, je dois vous demander de choisir. Souhaitez-vous vous rendre au Cœur des Plaines pour y être confirmée en tant que Captive, ou préférez-vous regagner votre pays et retrouver les bras de ceux qui vous sont chers et l’affection de votre peuple ?

Keekaï s’avança et me fixa au fond des yeux.

— Nul ne peut vous contraindre à choisir, affirma-t-elle. Votre décision vous appartient entièrement. Parlez, et il en sera fait selon votre souhait.

J’étais au pied du mur. Il me suffisait de le demander pour être reconduite sous escorte à Fort-Cascade, où je retrouverais ce que j’avais toujours connu, ceux que j’avais toujours aimés.

Les yeux de Keekaï se firent inquisiteurs.

— Pesez bien votre décision, Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy. En me suivant, vous entrez dans un autre monde – le nôtre, régi par nos règles. Un monde qui vous est inconnu. Souhaitez-vous réellement laisser derrière vous ce que vous connaissez depuis toujours pour affronter cet avenir incertain ?

Sans doute avait-elle perçu mes craintes. Mais la Grande Prairie et ses mystères s’offraient à moi, et une irrésistible envie de relever ce défi me poussait à ignorer la peur qui me paralysait – pas uniquement par amour pour Keir. Ce qui était en jeu, c’était une chance unique d’aider nos deux peuples à aller de l’avant.

Je tournai la tête pour le regarder. Debout dans le soleil levant, vêtu de sa cotte de mailles, il avait les bras croisés et le visage menaçant. Mais dans ses yeux brillait la promesse des lendemains qui seraient nôtres.

Je me retournai vers Keekaï, consciente de tous les regards qui pesaient sur moi. Je n’avais plus aucun doute sur la réponse à lui donner.

— Je veux rejoindre le Cœur des Plaines, dis-je d’une voix ferme. Pour y revendiquer mon Seigneur de Guerre.

Keekaï me considéra avec sympathie. Derrière elle, la foule s’écarta pour laisser passer Marcus, qui menait par la bride Grandcœur et un cheval de bât.

Keekaï reprit la parole pour annoncer :

— Le Seigneur de Guerre a pourvu à vos besoins pour ce voyage, Xylara.

Une voix s’éleva dans la foule.

— Est-ce lui également qui l’a pourvue de cette sacoche qu’elle porte sur la hanche ?

Si je ne me trompais pas, c’était Eaux Dormantes qui s’était exprimé ainsi – l’un des deux prêtres guerriers qui flanquaient Iften.

— Cette sacoche vient du marché de Fort-Cascade, gronda Keir, où je l’ai achetée.

Eaux Dormantes émit un reniflement méprisant mais n’ajouta rien.

Keekaï reprit ses explications.

— Xylara, vous avez le droit de choisir un Champion ou une Championne qui vous accompagnera au cours de ce voyage et veillera sur vous. Le voulez-vous ?

— Je le veux.

Ma réponse suscita quelques remous dans l’assistance. Au regard qu’échangèrent Rafe et Prest, je compris qu’ils s’attendaient que l’un d’eux soit choisi. Cela me navrait, mais j’allais les décevoir.

— Dans ce cas, reprit Keekaï, qui choisissez-vous ?

Je pris une profonde inspiration avant de lancer :

— Je choisis Marcus.

L'élue
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